|
Autre époque
L’histoire nous enseigne que le franchissement des siècles est souvent décalé de 15 ans. Le XVIIè siècle s’est achevé en 1715 avec la mort de Louis XIV. Le XVIIIè siècle a fait un peu de même, avec l’abdication de Napoléon Ier en 1815. Le XXè siècle a confirmé cette habitude avec l’explosion de la guerre en 1914. Le XXIè siècle allait-il poursuivre, en nous réservant pour 2015 les signes d’un grand changement ?
A bien regarder autour de nous, on serait porté à penser que le grand changement est déjà là. Ce n’est pas le lieu, dans une revue consacrée à la vènerie, de s’attarder sur une analyse de l’évolution du monde actuel. Constatons cependant qu’elle est spectaculaire et soulève de beaucoup de côtés des interrogations, voire des inquiétudes. Disparition des valeurs, manque de repères, perte d’identité : que n’entend-on ?
Il est vrai que les forces qui, au quotidien, entraînent ce bouleversement sont d’une puissance inouïe. La télévision (allumée en moyenne 5 heures par jour et par foyer), le portable (65 millions d’appareils pour 63 millions de Français, nourrissons compris). L’internet (communication instantanée de tout un chacun avec l’entièreté de l’univers) ont un impact sur les esprits qui équivaut probablement, par son ampleur, aux effets des grands cataclysmes de l’histoire moderne (les révolutions et les guerres). Evidemment, et heureusement, le sang ne coule pas. Mais les retombées sur les comportements individuels et la psychologie collective des innovations que nous avons connues en matière de communication ne sont sans doute pas moins fortes.
Chaque individu est devenu, à ses propres yeux, le centre du monde. On ne fait plus vraiment partie d’une famille, d’une classe sociale, d’une église, d’un pays. On est simplement devenu le moi resplendissant à quoi rien ne saurait plus faire d’ombre. Chacun désormais, sans écouter l’avis de quiconque, est invité à s’exprimer sur tout. Par radio, par blog, cette pensée souvent formulée de manière péremptoire, est diffusée aux quatre points cardinaux, et atteint les cinq continents. L’immédiateté est devenue la vertu cardinale du système : il faut dire et répondre sans attendre une seconde. Le torrent qui en résulte charrie une quantité impressionnante d’inepties et de fadaises. Socrate, Voltaire et bien d’autres maîtres à penser en seraient médusés. Les braves gens pourvus d’un solide bon sens ne le sont pas moins.
Mais revenons à la vènerie, puisque tout le monde m’a crompris. Portée depuis des siècles par le cours lent du temps long, elle n’est pas de plain pied avec ce contexte où tout s’use en un instant. Devons-nous donc nous réfugier dans une bulle intemporelle ? Bien sûr que non : nous devons rester compréhensibles pour ceux qui nous regardent. Ce n’est pas une mince affaire. Le “respect” est devenu l’un des mots-clés de l’époque. En vertu de cette aspiration universelle à la considération, beaucoup de nos contemporains ne sont plus portés à supporter quelque contrariété que ce soit. De là à l’intolérance la plus virulente, il n’y a évidemment qu’un pas, souvent franchi. Vivre ensemble soit, pourvu que chacun soit maître souverain dans son espace et puisse interdire à tous les autres de manifester, par le geste ou par la parole, ce qui ne lui convient pas. A ce compte, la vie en société devient incommode. Une solution, qui procède de l’évidence mathématique, peut être trouvée dans le “correct” - politique, social, moral. Réfugions-nous dans l’uniformité : comme on est bien quand on est tous pareils.
C’est sur ce fond de tableau singulier que la vènerie poursuit sa trajectoire multiséculaire. Rude défi ! Au demeurant, elle en a vu d’autres ! Elle est passée au travers des révolutions du XIXè siècle, des affrontements sociaux du XXè siècle, des deux guerres qui ont conduit à abattre à peu près tous ses chiens… Sa résilience, comme on aime dire aujourd’hui, et sa capacité d’adaptation ont été de tout temps l’une de ses caractéristiques principales.
Il en sera de même demain, malgré un monde déconcertant à beaucoup d’égards, qui est moins assuré de ses fins dernières que nous ne le sommes de nos vérités premières. La règle n°1 de notre adaptation est aujourd’hui “tu ne provoqueras pas”. L’héritier d’un grand nom de la vènerie du siècle passé vient de publier un livre fort plaisant dans lequel il raconte, illustrations à l’appui, des histoires de chasse plus ou moins étonnantes - et notamment des hallalis pittoresques. Ceux-ci ont animé pendant des lustres les veillées dans nos chaumières. Nous devons aujourd’hui tout faire pour les éviter, et si malencontreusement il s’en produit encore un, pour le faire oublier. Autre époque ! Tous les maîtres d’équipage l’ont d’ailleurs parfaitement compris.
Vive la vènerie ! Et bonne année 2010 à tous ceux qui la pratiquent et l’aiment, ou, à défaut, la regardent et l’admettent.
Philippe Dulac
|